Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 10:02

 

Vers une gestion publique de l’eau

Par Jon Elizalde| 12 mars 2012
Photo Theilr
 

Si en France sept foyers sur dix consomment une eau distribuée par un opérateur privé, de plus en plus de villes optent pour une régie publique, une eau moins chère et une gestion transparente. Ébranlé, le privé contre-attaque en organisant un forum mondial de l’eau.

L’eau potable de 70 % de la population est alimentée par une société privée dans le cadre d’une délégation de service public. Un modèle français porté depuis le xixe siècle par la Générale des eaux (devenue Veolia) et la Lyonnaise des eaux (aujourd’hui Suez). Les deux plus grosses multinationales mondiales de ce secteur. Comment en est-on arrivé là ? Au sortir de Seconde Guerre mondiale, leur capacité à faire pression sur l’autorité publique est déjà immense. « L’eau est le seul service public qui n’a pas été nationalisé par le Conseil national de la résistance  », rappelle Emmanuel Poilane, directeur de l’ONG France Libertés. C’est dans les années 1960-1970 que la part du privé explose. L’eau n’est pas chère, son coût est souvent dilué dans les charges des habitats collectifs. Alors, pour les consommateurs, le sujet n’en est pas un. Jusqu’à ce que les prix augmentent fortement.

 

Et que soient révélées au grand jour des pratiques de corruption, de financement occulte de la vie politique, une gestion souvent opaque, des contrats extrêmement longs (30 ou 40 ans, sans mise en concurrence !) et autres manœuvres douteuses. Le scandale de la Lyonnaise des eaux à Grenoble – qui envoie en 1996 Alain Carignon, l’ex-maire de la ville, derrière les barreaux – en est l’illustration la plus mémorable.

 

Le fameux modèle français peine à se vendre à l’étranger. Malgré des fortunes colossales investies en lobbying, l’opération séduction n’a pas fonctionné : 90 % de la population mondiale consomme une eau gérée par le public. Les échecs ont été retentissants en Amérique du Sud (notamment en Argentine avec Suez), en Afrique, en Chine… Voilà donc les collectivités en position de force, au moins symboliquement. En 2006, après audit, Suez restitue 233 millions d’euros à la communauté urbaine de Bordeaux. Plusieurs grandes villes, comme Lyon (lire encadré) ou Toulouse, négocient une forte baisse de la facture. D’autres, surtout, décident de se passer enfin des sociétés privées et de remunicipaliser leur eau. L’initiatrice de cette tendance ? La Ville de Paris.

Économie substantielle

Au milieu des années 1980, la ville de Paris délègue la distribution de l’eau à deux entreprises privées : la Générale des eaux se charge de la rive droite, la Lyonnaise des eaux gère la rive gauche. La production, elle, est assurée par la société d’économie mixte Eau de Paris. Trois contrats de délégation donc, d’une durée de 25 ans chacun, sans mise en concurrence, instaurés sous Chirac. Un fonctionnement trop cher, ingérable, illogique. Bertrand Delanoë s’engage donc, en cas de réélection en 2007, à faire repasser l’eau entièrement dans le giron public. Depuis deux ans, c’est effectif. La SEM Eau de Paris est désormais une régie, les 250 salariés des filiales y ont été transférés. « On a optimisé le service, affirme Anne Le Strat, adjointe au maire de Paris chargée de l’eau, et présidente d’Eau de Paris. Il y a désormais un seul opérateur avec des pouvoirs clairs, un contrat d’objectifs avec la Ville et donc une évaluation des services très régulière, de nombreux contrôles. » Le gain économique  ? Quelque 35 millions d’euros par an, « au bénéfice des usagers, du personnel et de l’investissement ».

 

C’est l’argument choc des partisans d’une eau gérée par le public  : l’expérience et les études le prouvent, le passage en régie s’accompagne systématiquement d’une baisse sensible de la facture pour le consommateur. À Paris, le prix de l’eau a baissé de 8 % en juillet dernier. Et des mesures d’aides sociales à l’eau ont pu être développées. « Avec un volet préventif, via les aides au logement, et un volet curatif, pour faire face aux impayés », confirme Anne Le Strat. Pour contrôler tout cela, la régie dispose d’un conseil d’administration composé d’élus, de représentants du personnel, d’associations de consommateurs et de l’Observatoire parisien de l’eau.

 

« C’est une mini-révolution dans le secteur de l’eau, se réjouit Anne Le Strat. Paris a suscité une interrogation, cela a enclenché un mouvement de contestation et de désir de retour vers le public. C’est aussi pour ça qu’ils [les principaux acteurs du marché privé de l’eau, ndlr] m’en veulent : il est difficile de vendre à l’étranger le modèle français quand même la capitale française décide de ne plus y adhérer ! »

 

Le tableau idyllique pourrait être terni par une tendance lourde, aux conséquences paradoxales : la baisse continue de consommation d’eau. Le phénomène s’explique par le départ des industries (grandes consommatrices d’eau), la prise de conscience des usagers, un matériel plus économe (chasses d’eau, électroménager), etc. De quoi se réjouir a priori, au moins d’un point de vue écologique. Mais pas économiquement  : « Si ça continue, nous devrons, nous aussi, augmenter le prix de l’eau », reconnaît l’élue parisienne.

 

La tendance à la remunicipalisation se confirme, « une vraie vague », dixit Emmanuel Poilane. Il y a bien sûr eu Grenoble en 2001, après les affaires susmentionnées. Mais aussi Castres en 2003, Cherbourg en 2005, Rouen en 2009, Evry y viendra en 2013, Montbéliard en 2015, Bordeaux en 2019.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Pages