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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 08:03

 

 

« Ce n’est pas plus mal que ce soit une femme qui soit élue pour faire le ménage. Un bon coup de balai, et hop ! »

Monsieur le Président du Jury,

Mesdames, Messieurs,


Je vous remercie de cette distinction qui me crédite, pour la 2ème fois si je ne m’abuse, d’un peu d’humour sans lequel, et la politique, et la vie, seraient franchement impossibles.

Je vous en remercie d’autant plus que c’est au titre d’une boutade dont le caractère volontaire ne vous a pas échappé et non des perles involontaires que vous ne manquez pas d’épingler chez les uns ou chez les autres.


Je ne me risquerai pas ici à tenter de définir ce qu’il en est de l’humour :

ce serait prendre le risque d’en manquer…


Le manque d’humour, en revanche, j’en dirai quelques mots car celui-là, je l’ai rencontré plus souvent qu’à son tour.


Que n’ai-je pas entendu pour avoir dit très sérieusement qu’il fallait « faire le ménage » dans les turpitudes financières de la Françafrique et, sur un mode plus rieur, qu’une femme, le ménage, elle saurait le faire !


L’esprit de sérieux s’est dressé et, avec lui, la mauvaise foi, preuve que Sartre, qui en faisait un couple indissociable, n’avait pas tout faux.


Voilà que je révélais ma vraie nature : anti-féministe, rivant les femmes à leur balai, faisant fi du combat pour l’égalité et réduisant les compétences féminines à ces tâches domestiques auxquelles, des siècles durant, l’ordre patriarcal nous a assignées et qui restent, de nos jours, si inégalement partagées. Coupable, forcément coupable…


Le plus piquant était la véhémence de quelques uns (quelques unes aussi, hélas) dont la cause des femmes ne semblait, jusqu’à présent, guère avoir percuté les neurones.

De cela aussi, je pris le parti de rire car ces contre-emplois manifestes étaient du plus haut comique.


Comme disait Francis Blanche de ceux qui n’ont pas le sens de l’humour : « il y a des gens qui sont chauves au-dedans de la tête ».

Et comme l’écrivait excellemment Romain Gary de ceux qui refusent de prendre « la main fraternelle de l’humour » : ils sont, à cet égard, « plus manchots que des pingouins ».

J’avoue avoir aggravé mon cas en appelant de mes vœux « un bon coup de balai », ustensile dont les femmes, sorcières ou ménagères, sont réputées avoir un maniement expert.


Pour les sorcières, je mets un bémol : Harry Potter a beaucoup fait pour la parité récente de ce mode de transport, le balai.

Mais pour le balai domestique

et ses extensions mécaniques, je ne vois hélas guère nos amis les hommes nous en disputer le monopole, sauf peut-être sur le pont des bateaux.


Vous le savez comme moi, ce noyau dur du travail ménager qui correspond au nettoyage du linge et des lieux (sans même parler de la cuisine quotidienne et des soins aux enfants), ce sont encore les femmes, toujours les femmes, qui en assument la plus grande part, autant dire les trois-quarts.


En 50 ans, et selon les statistiques les plus sérieuses, les hommes ont augmenté de … 6 minutes par jour ce temps du travail domestique.


Alors, puisque vous m’en donnez ce soir l’occasion, je voudrais dédier ce Prix spécial du Press Club que vous me décernez obligeamment à tous ces hommes qu’un étrange plafond de verre retient d’investir plus hardiment un champ domestique où ils pourraient pourtant


- découvrir les joies, inédites pour nombre d’entre eux, de la guerre à la poussière,


- acquérir des compétences fort utiles au foyer et hors foyer,


secouer le vieux costume d’une masculinité bridée de trop de préjugés,   d’interdits et de rôles standardisés,

- tout cela avec la satisfaction de prendre toute leur part d’un nouvel équilibre et d’une égalité « gagnant-gagnante ».


Je voudrais leur dire : bricoler, c’est bien, sortir le chien, c’est pas mal, descendre la poubelle, c’est un travail musculaire, mais un horizon plus vaste n’attend que vos talents :

osez le ménage !


bravez les traditions dépassées !

traquez en vous le machisme inconscient qui inhibe votre potentiel domestique !

risquez un vrai partage des tâches à la maison !


(mais aussi, bien sûr, en politique et dans le monde du travail car… tout se tient).

Si j’en crois les études relatives aux bienfaits psychologiques et physiques du travail ménager, vous avez beaucoup à y gagner !


Certes, eu égard à l’encore très inégale répartition de ces travaux quotidiens, ces études ne ciblent que les femmes.


Mais voyez comme elles sont engageantes :

- des chercheurs écossais ont établi que faire le ménage « énergiquement » prévient la dépression en provoquant dans le cerveau la sécrétion de substances dites ordinairement « molécules du bonheur » ;


- d’autres ont mis en évidence les performances sportives et musculaires dont les activités ménagères sont l’occasion. Ainsi, passer l’aspirateur muscle les mollets et les quadriceps. Si vous chantez en même temps, c’est tout bénéfice pour la cage thoracique. Laver les carreaux affermit les bras. Quant au repassage, il permet d’alterner des séquences d’abdominaux sans lâcher le fer ;


- des scientifiques australiens et chinois affirment que 3 à 4 heures de ménage par jour préviennent le cancer des ovaires : il n’y a pas de raison de penser que, pour la prostate, cela marche moins bien !


Alors, messieurs qui hésitez encore, yes you can !


Le rire aussi, que suscite l’humour, possède des vertus thérapeutiques désormais bien établies : musculaires, respiratoires, cardiaques, psychologiques et j’en passe.

Au point, paraît-il, que les clubs du rire se répandent à la surface de notre planète pourtant mal en point (ou peut-être est-ce pour cette raison ?).


Une chose est sûre : on en a profité pour fonder une nouvelle discipline : la guelotologie ou science du rire, ce qui, vous en conviendrez, confère aux travaux du Press Club une aura des plus scientifiques.


Le rire n’est pas plus la négation de la souffrance que l’humour n’est la négation de la gravité des choses et de l’urgence des changements.


« L’homme souffre si profondément, disait Nietzsche, qu’il a dû inventer le rire ».

Cela vaut pour les femmes.

Pour Freud, loin de se résigner au désordre des choses, l’humour libérateur le défie et à l’occasion le conteste.

Mais, la plus belle celle-ci, d’Albert Camus :

 

« l’humour est une disposition d’esprit qui fait qu’on exprime avec gravité des choses frivoles et avec légèreté des choses sérieuses ».


Les femmes savent cela, car nos mouvements d’émancipation ont su mettre les rieuses non pas du côté du manche mais du côté du balai moqueur.

 

Je vous remercie.


Ségolène Royal

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