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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 20:44

Peut-on vraiment démanteler une centrale nucléaire ?

PAR ANTHONY LAURENT

 

Que la France décide ou non de sortir du nucléaire, elle sera tôt au tard confrontée au démantèlement de ses 58 centrales vieillissantes. Une problématique que connaît bien l’anthropologue et philosophe Christine Bergé, qui a enquêté sur le chantier de déconstruction du surgénérateur Superphénix. Pour elle, démanteler une centrale, c’est entrer dans un rapport au temps particulier, où mémoire et informations se perdent face à une tâche gigantesque. Et on ne « déconstruit » pas une centrale : on enrobe, on éparpille, on disperse. Entretien.



http://www.bastamag.net/local/cache-vignettes/L266xH400/arton1863-cec7d.jpg

Basta ! : Pourquoi avoir écrit Superphénix, déconstruction d’un mythe ?

 

Christine Bergé : C’est le premier livre qui décrit de façon tout à fait lisible, pour le grand public, le fonctionnement d’une centrale nucléaire ainsi que son démantèlement. Dans cet ouvrage, je déchiffre les aspects symboliques qui entourent ce qui était considéré à l’époque comme le plus grand surgénérateur du monde [1]. Ayant beaucoup travaillé sur la réanimation en milieu hospitalier, j’ai abordé Superphénix comme un organisme vivant que l’on accompagne en fin de vie. Quand je suis entrée pour la première fois dans les bâtiments de la centrale, j’ai tout de suite remarqué que les horloges avaient été démontées. C’était comme si la centrale somatisait. Pour les travailleurs du site, cela veut dire qu’il y a eu un arrêt du temps dans leur existence. J’ai également saisi que, pour eux, c’était douloureux d’avancer dans le temps de la déconstruction. C’était un deuil à vivre.

 

Quel enseignement principal tirez-vous de votre enquête ?

 

J’ai veillé à être extrêmement réaliste dans ma description des travaux et de la réalité vécue par les travailleurs, tout en analysant l’arrière-fond « inhumain » : avec le nucléaire, nous sommes dans des temps très longs, immémoriaux, qui sont hors de l’histoire et dépassent tout le monde. Malgré toutes les précautions prises lors de tels chantiers, le temps des radionucléides – qui peuvent durer jusqu’à plusieurs millions d’années – est ingérable. Le problème de la mémoire se pose inévitablement.

 

Comment se gère ce rapport au temps dans le cadre de la déconstruction d’une centrale ?

 

Tout est archivé, sur ordinateur ou sur papier, mais lire toutes les archives est strictement impossible. Une partie de l’information se perd. Par exemple, nous n’avons pas pu retrouver la trace de tous les architectes de Superphénix ! Or, pour la déconstruction, revoir entièrement ce qui a été fait dans le passé est une obligation. Entre la construction et la déconstruction d’une centrale, il peut s’écouler un demi-siècle. De plus, les centrales nucléaires ne sont pas conçues pour être déconstruites. Autrement dit, on déconstruit à partir de rien, on est obligé de tout inventer.

La perte de mémoire est inhérente à la déconstruction et, plus encore, au fonctionnement même des humains. Et dans l’industrie nucléaire, cela peut s’avérer dramatique. Pour Superphénix, les choses se passent relativement bien, car c’est une centrale jeune, en bonne santé et qui a très peu fonctionné. Mais la centrale de Tchernobyl ne peut pas être déconstruite. Et personne ne pourra jamais déconstruire Fukushima non plus.

 

En quoi Superphénix est-il un mythe ?

 

Le nom de Superphénix renvoie à une figure mythique : c’est l’oiseau qui renaît de ses cendres. Avec ses 1 200 MW, le surgénérateur de Creys-Malville devait être le plus puissant du monde, capable de se régénérer en permanence. Il était présenté comme le fin du fin de la technologie nucléaire. Et la déconstruction même d’une centrale est un mythe. On déconstruit mais on ne résout pas le problème de la radioactivité pour autant. Une centrale est en réalité une gigantesque poubelle dont on disperse les éléments. Du moindre gant en latex jusqu’à certains composants pouvant mesurer 15 m de long et qui ont baigné dans du sodium irradié. Tout cela ne peut pas être déconstruit. Les déchets de déconstruction sont enrobés et mis en terre ou envoyés dans des filières dédiées. Mais on ne fait qu’enrober.

 

 

Lire la suite :

http://www.bastamag.net/article1863.html


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