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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 18:43

 

Denain, le 7 mars 2012. Martine Aubry et les habitants du Faubourg Duchâteau.
Denain, le 7 mars 2012. Martine Aubry et les habitants du Faubourg Duchâteau. (Photo Sébastien Calv

 A l'occasion de la visite de Martine Aubry à Denain, dans le Nord, rencontre avec des habitants de ce bastion de la gauche.

Par Laure BRETTON envoyée spéciale à Denain (Nord)

«Je prie pour qu'on ait un bon gouvernement et qu'on redevienne des hommes dans leurs yeux, pas toujours des rabaissés.» Louise a le regard bleu des vieilles personnes, nimbé de gouttelettes d'eau. Mais la tristesse et la résignation, ce n'est pas le genre de la toute petite dame qui sirote un verre de mousseux sous les néons d'une salle de quartier à Denain, dans le Nord. Avec sa voisine, Simone, elles attendent de serrer la main de la maire socialiste, Anne-Lise Dufour, et de Martine Aubry, venue faire campagne pour François Hollande dans ce bastion de gauche.

Denain-la-rouge, ancienne ville minière à treize kilomètres de Valenciennes, a été dirigée pendant quarante ans par les communistes avant de virer socialiste en 2002. En 2007, Ségolène Royal y a remporté près de 60% des suffrages et Jean-Marie Le Pen a fait un poil moins que la moyenne du FN en France.

Avant d'être emporté par un cancer au printemps dernier, le député-maire Patrick Roy avait réussi à faire passer sa ville à la postérité à l'Assemblée nationale. Chaque fois qu'un ministre du Travail était annoncé au micro, il rajoutait bruyamment un codicille à sa fonction: «ministre du Travail ET du chômage!», criait l'homme à la veste rouge sous le regard amusé de ses condisciples. Car Denain, c'est 36% de chômeurs (47% parmi les ouvriers), deux tiers du parc immobilier qui date d'avant 1948, un tiers des habitants qui ont moins de moins de 20 ans. C'est aussi un traumatisme industriel, la fermeture d'Usinor en 1981 – 7000 emplois supprimés – et de nouvelles craintes sur l'usine PSA Sevelnord voisine, qui emploie 2800 personnes mais en fait vivre bien plus.

«Parler comme ça de nos parents, c'est choquant»

Alors la présidentielle ? «Il n'y a que des faux débats», déplore Beloucif, fils de harki, né dans le Nord et «catholique pratiquant». Son entreprise, à Roubaix, a été liquidée le 29 février. «On a été rachetés par un financier. Il a géré la menuiserie comme une épicerie et on a tout perdu en deux ans», raconte-t-il, amer mais déterminé. Il voulait se remettre en quête d'un travail tout de suite mais « tant que je n'ai pas la lettre de licenciement, je n'ai pas le droit. La loi protège en France mais là, il faudrait la changer. Je perds trois semaines».

La polémique sur l'immigration et la viande halal est dans le viseur de la plupart des habitants. «Ce qu'il faudrait surtout, c'est se demander si on a de la viande à manger», lâche un quadra en blouson gris. Houria ne décolère pas, dénonce les passerelles entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. «Je rends hommage ici à mon défunt père maghrébin, à toute une population qui est venue faire un boulot que les autres ne voulaient pas. Parler comme ça de nos parents, c'est choquant. Alors je leur demande, vous allez faire quoi du pourcentage (d'immigrés) dont vous ne voulez pas? Avez-vous prévu les containers pour les renvoyer?»

«Marine, c'est un vote de résignation»

Louise s'est installée dans le quartier de Bellevue en 1952 quand il y avait encore «beaucoup de mineurs». C'est là qu'elle a élevé ses cinq enfants qui aujourd'hui –«Dieu merci »– ont tous un boulot et là aussi qu'elle a créé de multiples associations. Louise entend «beaucoup de jeunes qui disent que Marine va passer». La candidate du Front national, «c'est sûr qu'elle en met plein la vue mais c'est un vote de résignation», déplore-t-elle.

Simone, institutrice à la retraite, a «toujours voté à gauche». Elle retient du programme de Hollande les propositions sur l'enseignement «parce que c'est comme ça qu'on arrive à l'emploi. Mais bon, il aura de la peine à remettre 60000 profs quand même», estime-t-elle de derrière ses lunettes chic. Sa petite-fille a tenté le coup et commencé une formation de professeure des écoles. «Elle est partie au bout d'une journée en disant: "Mamie, je vais en tuer un, c'est pas possible ils sont trop nombreux!"». Deux filles de Louise sont dans l'Education nationale, une professeure et une conseillère d'éducation: «On dit qu'ils travaillent dix-huit heures par semaine, ce n'est pas vrai du tout. Leurs journées s'étirent. Parfois, elles me téléphonent du bureau à 19h30.» Les petits-enfants, c'est la vraie inquiétude. «Vous vous rendez compte qu'ils viennent passer le dimanche chez moi parce que chez moi c'est chauffé» , glisse une troisième grand-mère.

Autour d'elles, on parle aussi beaucoup de santé, des tarifs des mutuelles, de ces soins – dentaires ou ophtalmo – qu'on repousse «parce qu'il n'y a plus un kopeck passé le 20 du mois». Un ancien agent hospitalier dénonce la fermeture des petits établissements, le recul du service public, les déserts médicaux: «C'est quoi l'idée, pas de médecins donc pas de malades?»

«L'assistanat, ça pose des problèmes»

A l'Adase, une des associations de réinsertion de la ville, les formateurs pointent la «double peine» de la mobilité: peu de transports en commun et des familles qui ne peuvent pas financer le permis de conduire de leurs enfants. Débrouille et volonté d'acier, l'un de leurs protégés avait dégoté un boulot à dix kilomètres de Denain qu'il promettait de faire tous les jours à vélo. Le contrat n'a pas été signé: l'employeur a estimé qu'en cas de mauvaise météo, il ne viendrait pas.

Mourad, lui, raconte qu'il a «un plan A, un plan B et peut-être même un plan C» pour trouver du travail mais son rêve ce serait d'être carrossier. Comme ses six camarades autour de la table, il peine à dénicher la bonne formation. «C'est pas qu'on est des paresseux, mais on n'en trouve pas, du travail», lance-t-il en frappant du poing sur la table. Anthony n'a toujours eu qu'une idée, rejoindre l'armée de terre: «Mais on m'a dit de faire un CAP de vente, qu'il y avait de la place». Résultat, il a laissé tomber au bout de six mois et attend de pouvoir rejoindre l'Epide (établissement public d'insertion de la Défense) de Cambrai. Son voisin de table n'a «pas vraiment de passion» et vient ici pour se «recadrer».

Tous refusent la fatalité. L'association de Guendouze Benhamou, l'Ajid, prend des jeunes en charge et ne veut pas entendre parler de nouvelles allocations. «L'assistanat, ça pose vraiment des problèmes dans les familles. Un jeune trop assisté, il n'a pas envie de travailler, c'est clair», constate le grand bonhomme aux cheveux roux. Sa diction est lente, on le croit fatigué. «Je suis surtout en colère. La formation des jeunes en France, c'est n'importe quoi. Des formations qua-li-fiantes, c'est ça qu'il faut. L'alternative pour eux, c'est quoi? Ben oui, la délinquance».

Avec Patrick Roy, Guendouze Benhamou avait monté un projet, une «épicerie solidaire» pour les familles du quartier Faubourg Duchateau. «Le pouvoir, de droite, n'a pas donné de subvention. Pourtant, on n'avait besoin que de 5000 euros», lâche-t-il en sortant de la maison de quartier, en pleine rénovation. «Moi, j'ai pas honte de vous le dire: j'ai peur d'aller au magasin faire des courses. Vous avez vu le prix des œufs et des baguettes?»

 

http://www.liberation.fr/politiques/01012394691-mes-petits-enfants-viennent-chez-moi-car-c-est-chauffe

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Désirs d'Avenir 86 - Campagne F Hollande - dans Présidentielles 2012
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