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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 11:25

A l’ombre d’outre-tombe

Dans ses Mémoires d’outre-tombe Chateaubriand raconte qu’en 1787 et en 1788, on ne voyait pas l’ensemble des faits qui annonçaient la révolution à venir: « Chaque évènement paraissait un accident isolé ». Il en tire une forte conclusion :

 

« A toutes les périodes historiques, il existe un esprit-principe. En ne regardant qu’un point, on n’aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les autres points; on ne remonte pas jusqu’à l’agent caché qui donne la vie et le mouvement général ».


Il me semble que ces remarques s’appliquent assez bien à notre époque. On collectionne les indices, on accumule les données, mais il est bien difficile de prédire vers quoi les symptômes pointent. Cela vient de leur abondance même, et de leurs degrés variés de pertinence ou d’impertinence. Même si on a l’idée que quelque chose de sérieux se prépare, comme beaucoup s’y attendent, il est fort hasardeux, à ce stade, de prédire comment cela va tourner. Bien sûr, dans 40 ou 50 ans, il sera aisé de comprendre rétrospectivement le paysage complexe des informations dans lesquelles on baigne, et de voir comment tout était déjà là, en germe; et on daubera sans doute alors sur notre incapacité générationnelle à ne pas avoir vu à temps ce qui se préparait, et à ne pas avoir réagi pour amortir le choc et assurer la transition entre deux mondes.


Chateaubriand note aussi, dans ses Mémoires, publiés soixante ans après cette période pré-révolutionnaire, que « l’idée des États-Généraux était dans toutes les têtes, seulement on ne voyait pas où cela allait. Il était question, pour la foule, de combler un déficit que le moindre banquier aujourd’hui se chargerait de faire disparaître. »


Cela rappelle quelques problèmes contemporains! Il y a 230 ans, les déficits publics étaient déjà fort importants, et de plus l’argent semblait assez mal utilisé. Pour l’année 1786, les recette publiques s’élevaient à 413 millions de livres, la dépense étant de 593 millions de livres. Le déficit était donc de 180 millions, soit 44% du budget annuel. Chateaubriand relève que cette immense somme couvrait « les dettes des princes, les acquisitions de châteaux et les déprédations de la cour ».


Autres temps, autres mœurs, dira-t-on. Eh bien, non. Il me semble que rien n’a changé, au fond. Les nobles ne payaient alors aucun impôt. Le fouage, cette taxe féodale imposée au peuple et aux « roturiers » sur chaque foyer, les nobles en étaient complètement exempts.
Aujourd’hui, l’évasion fiscale, qu’elle soit légale, par l’utilisation des paradis fiscaux et de divers montages juridiques qui font aussi la fortune des cabinets spécialisés, ou qu’elle soit illégale, doit assez facilement monter à plus de 44% du budget national.


Compte tenu de ces analogies, on pourrait facilement prédire qu’un évènement considérable va bientôt se produire. Mais tout le monde n’a pas le sang chaud des Bretons, qui firent des États-Généraux de Bretagne l’un des chaudrons brûlants et prémonitoires de la révolution annoncée.
On ne peut qu’observer une certaine passivité, apparente du moins, sur la surface de la terre, à l’exception d’échauffourées locales ou régionales, ici ou là.

 

Or la crise a bien une envergure mondiale.


Et ses causes profondes sont aussi mondiales: l’évasion fiscale à grande échelle, la sous-évaluation structurelle du yuan, le dumping fiscal et social qu’autorise et encourage l’idéologie ultra-libérale, confortée par toute une armada de traités. Ajoutons à cela la fin évidente d’un modèle de développement, basé sur le gaspillage, l’illusion et l’inefficacité globales.

 

Les solutions ne pourront être que d’ampleur mondiale.


Or ceci n’adviendra pas sans une « révolution » (le mot n’est pas trop fort) des mœurs et des habitudes politiques, économiques et sociales.

 

Elle aura bien lieu, cependant. Mais quand?


Je n’en sais rien. Mais ceux qui ont l’oreille fine perçoivent les craquements. Ceux qui ont le regard exercé remarquent l’affolement lent et mesuré des petits marquis.

Il paraît qu’on a condamné à six ans de prison ferme quelques sismologues italiens pour n’avoir pas su alerter à temps les populations du tremblement de terre de l’Aquila.
Quand le séisme social et politique démolira pour toujours les vestiges de l’ancien ordre, la priorité ne sera pas alors de mettre à l’ombre tous ceux qui auront délibérément mis la tête sous le boisseau ou qui auront, par leurs articles, leurs interventions médiatiques ou leurs creuses rodomontades politiques, contribué à nous endormir, nous autres les roturiers, les benêts, les sans-grades, les déplumés et les pigeons de toutes plumes.


Tous alors, ou la plupart d’entre nous, nous serons « mis à l’ombre » pour un certain nombre d’années fermes.

 

http://queau.eu/?p=2173

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