Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 11:37
Par Nicolas Kssis| 13 avril 2012
 

Le sport n’est pas seulement un loisir démocratisé. Baromètre politique, le sport est un excellent moyen d’observer la lente dérive des plaques géopolitique, économique et diplomatique.


Le Baron de Coubertin avait parfaitement senti que les nations européennes, qui se partageaient les bouts de continents, auraient besoin d’un espace d’affrontements policé et pacifié, à défaut d’être pacifique. Toutefois, ce nationaliste convaincu de la suprématie, à ses yeux « naturelle », de l’Europe n’aurait évidemment pu imaginer que l’année 2012, et les jeux de Londres marqueraient aussi peut-être le dernier élan d’un vieux continent en train de perdre son emprise et son ascendant sur son dernier trésor  : le sport. Peut-être ne faut-il pas d’ailleurs interpréter autrement le saut d’humeur, apparemment en « état second » pour rester poli, de Dave Richards, vice-président de la Football Association, et président de la première league, lors d’un colloque à Doha au Qatar : « L’Angleterre a donné le football au monde. Pendant 50 ans nous possédions ce jeu. Et puis 50 ans plus tard, un gars est arrivé et a dit “Vous êtes des menteurs”et nous a volé ce jeu. Il s’appelait Fifa. Et 50 ans plus tard, un autre gang appelé UEFA est arrivé et a volé encore un peu plus. » Signalons au passage, pour mieux appréhender cette embardée si peu courtoise, que la perfide Albion avait perdu l’organisation du mondial 2022 au profit du petit émirat du Golfe. Tout un symbole effectivement. De fait, la liste des pays accueillant les prochains grands événements sportifs internationaux illustre, mieux qu’une lecture assidue du Financial Times, à quel point le sport, – dont le marché ne connaît pas la crise, avec 146.5 milliards de dollars en 2014 et une croissance de 7.5 % par an – est sensible au nouvel équilibre des forces : Sotchi en 2014, le mondial au Brésil en 2014, les JO de Rio en 2016 puis de nouveau la coupe du monde en Russie en 2018. Pour résumer, les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) s’attribuent dans le champ sportif les premiers rôles qu’ils occupent déjà dans les domaines financier et parfois politique.


Dans le même temps la crise économique frappait de plein fouet le vieux continent, où la puissance publique n’avait cessé de reculer, y compris devant les véritables maîtres du sport international que sont la FIFA ou le CIO aux exigences de plus en plus « impérialistes » (notamment concernant les infrastructures ou encore le « respect » hégémonique de leurs sponsors). De fait, la tenue des grandes compétitions s’y est révélée problématique (porté par la logique perverse des coûts publics vs bénéfices privés). Ainsi la Grèce ne s’est toujours pas remise des JO de 2004 à Athènes, ce qui prend une tournure dramatique dans le contexte actuel. L’explosion du budget des JO de Londres, dont la préparation s’est effectuée en pleine tourmente financière, a même fini par inquiéter le parlement : les 11,1 milliards d’euros initiaux étant d’ores et déjà dépensés.


Les députés s’inquiètent surtout du faible retour sur investissement pour le sport anglais  : absence de club résidant pour le stade rénové de Wembley et un nombre très faible de nouveaux pratiquants chez les amateurs. Frilosité aussi en France où certaines municipalités, de droite comme de gauche (Nantes, Metz, Nancy, etc.) ont fini par se retirer de l’organisation de l’euro 2016, refusant d’assumer le coût faramineux des dépenses au regard de leurs finances et de la situation globale (et de l’envol des budgets sociaux).


Dès lors, l’arrivée de ces nouveaux acteurs dans le sport semble sonner le glas d’une certaine arrogance européenne (les USA sont encore un peu protégés) qui s’aperçoit que les carnets de chèques ont un peu changé de main, dans le sport comme pour les bons du trésor.

Le Qatar, grace à son réseau Al-Jazira, a ainsi décidé de muer son or noir, tant qu’il coule, en soft power, c’est-à-dire en un puissant levier d’influence culturel et médiatique. L’hexagone a ainsi découvert avec l’achat du PSG et surtout des droits télé de la L1 (et également de la Ligue des champions, de la Ligue Europa, des Euro 2012 et 2016, en attendant, le basket, le golf, la boxe, etc.) que désormais CNN et BBC World n’étaient plus les seules à contrôler les écrans mondiaux. Pas pire que Disney ou un fonds de pension américain (ancien propriétaire du club parisien), juste un choc en terme de représentations sociales de l’ordre mondial, amplifié par certains débats électoraux.

Redistribution des cartes  ?

Du côté de la Chine et de l’Inde, les logiques sont radicalement différentes et nous nous retrouvons face à des cas plus classiques d’utilisation sport au service de la grandeur nationale. Notons néanmoins que l’apparition de ces deux pays dans le monde du football, certes à une échelle modeste pour le moment, témoigne d’une nette volonté de passer du statut de consommateurs (programmes télés et paris sportifs) à celui d’acteur au sein du premier loisir mondial (le cricket indien ne semblant pas appelé à dépasser son statut de passion locale, avec malgré tout son milliard et demi de fans potentiels).


Le Brésil doit être regardé en revanche avec attention. Cette démocratie inscrite dans le vent de fronde qui souffle en Amérique du sud, vient d’infliger quelques déconvenues surprenantes à l’omnipotente FIFA. Cela faisait longtemps en effet que la Fédération internationale, basée en Suisse, n’avait pas été obligée de céder devant la résistance d’un pays « hôte ». Le gouvernement brésilien a ainsi refusé d’accéder à toutes ses requêtes, plutôt des ultimatums, notamment sur le prix des places pour les étudiants ou les personnes âgées ou encore sur les droits télé (même s’il a tout de même fini par accorder le retour de l’alcool dans les stades afin de satisfaire l’américain Budweiser, gros sponsor du ballon rond). Le secrétaire général de la Fifa, Jérôme Valcke, a dû s’excuser pour avoir trop durement critiqué le pays organisateur. Le foot brésilien a aussi procédé à un grand nettoyage au sein de la Fédération locale, très liée à la FIFA (l’héritage d’Havelange). Même s’il faut bien admettre que les retards et les difficultés sont réels, de l’aveu de Romario, ancien joueur et député socialiste, et que les affaires de corruption empoisonnent les préparatifs de la coupe du monde (en témoigne la démission de l’ancien ministre communiste des sports).


Assistons-nous à une nouvelle redistribution des cartes ? Quelques petits signes semblent l’indiquer, même au cœur de l’actuelle nation leader du foot, l’Espagne, où les députés réclament que les richissimes clubs pro règlent leurs dettes au fisc. La place occupée par la question sportive dans les programmes des candidats de gauche peut être aussi perçue comme un signe encourageant, même seulement à 75 %.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Pages