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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 13:22

Hessel - Morin : "Résistons à la tentation réactionnaire !"

LE MONDE | 28.02.2013 à 14h32 • Mis à jour le 28.02.2013 à 17h16

 

Stéphane Hessel.Stéphane Hessel. | REUTERS/STEPHANE MAHE

 

 

Stéphane Hessel et Edgar Morin : deux résistants, deux tempéraments, deux figures phares de l'engagement. L'ancien diplomate et le sociologue se sont rencontrés le 19 juillet 2011, au Théâtre des idées, le cycle de rencontres intellectuelles du Festival d'Avignon. Vifs, graves, alertes et enjoués, ils ont donné ce jour-là quelques raisons d'espérer, malgré la crise mondiale, quelques motifs de croire en la politique en dépit de toutes les désillusions auxquelles nous a conduit le règne des cyniques. En tontons flingueurs de la pensée, ils s'en sont même pris aux nouvelles forces réactionnaires droitières comme aux impasses d'un progressisme de reniement.

 

En France, c'était le crépuscule des années Sarkozy, le moment où la volonté de récupérer la "politique de civilisation" d'Edgar Morin par le président de la République s'était depuis longtemps noyée dans le discours de Dakar en juillet 2007 sur "l'homme africain [qui] n'est pas assez entré dans l'Histoire" ou celui de Grenoble de 2010 sur les Roms et la déchéance de la nationalité. En Europe, les populistes extrémistes prospéraient. Dans le monde entier, la crise financière ne cessait de projeter son ombre portée. Pour ces deux amis qui s'étaient rencontrés à l'orée des années 1980, le temps de la réaction s'installait. Régression politique, économique, mais aussi idéologique. Car la bien-pensance avait changé de camp, et le lâchage sur les immigrés ou les "assistés" cartonnait dans les écrits et sur les écrans.

"INDIGNEZ-VOUS !"


Le succès du petit livre de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! (Indigène, 2010) était retentissant. Mais l'ancien déporté en connaissait bien les limites et les critiques. Au sein même de son propre camp s'élevaient des réserves sur ses appels incantatoires à la résistance et ses références historiques prestigieuses mais datées. Formé à la philosophie auprès de Maurice Merleau-Ponty, Stéphane Hessel savait que l'indignation, qui est, selon Spinoza, "la haine que nous éprouvons pour celui qui fait du mal à un être semblable à nous", peut-être aussi une "passion triste". Lui l'envisageait comme un sursaut face à la résignation politique et la fatalité sociale. Il voyait dans La Voie, l'ouvrage d'Edgar Morin qui reliait toutes les réformes pratiques et théoriques, le chemin. D'où l'importance d'avancer aussi par affects politiques, loin des grands discours programmatiques.


"Caminante no hay camino, se hace el camino al andar", disait le poète Antonio Machado qu'Edgar Morin aime à citer : "Toi qui marche, il n'y a pas de chemin. Le chemin se fait en marchant." Vaincre la tyrannie des marchés et réformer la pensée, telle était l'urgence de ces deux maîtres rêveurs. Dessiner une France solidaire, forger une Europe politique, esquisser un monde moins inégalitaire, tous ces chantiers restent d'actualité.

Stéphane Hessel tint à terminer cette rencontre par une chanson anticolonialiste écrite avec sa femme Vitia, sur l'air de Il n'y a pas d'amour heureux, le célèbre poème d'Aragon mis en musique par Georges Brassens. Stéphane Hessel et Edgar Morin, qui publièrent ensemble Le Chemin de l'espérance (Fayard, 2011), savaient pourtant bien qu'il y existait aussi des amours heureux. Mais ce jour-là, c'est l'amitié qui prenait le quart. Jeunes et vieux regardaient éblouis ces papys qui avaient fait et faisaient encore de la résistance. Et qui réactivèrent de concert le principe espérance.


Comment expliquez-vous le mouvement de repli réactionnaire qui s'opère aujourd'hui, notamment en Occident ?


 Edgar Morin : Cette tendance régressive est due au sentiment de perte d'avenir. Nous avons longtemps vécu dans l'idée que le progrès était une loi historique. Jusqu'à Mai 68, nous étions persuadés que la société industrielle développée résoudrait la plupart des problèmes humains et sociaux.

Tandis que la Russie soviétique et la Chine maoïste promettaient un avenirradieux, on s'imaginait que le progrès allait s'emparer des pays anciennement colonisés pour y faire advenir le développement économique et le socialisme arabe. Le futur s'est effondré, laissant place à l'incertitude et à l'angoisse : aujourd'hui, nul ne sait de quoi le lendemain sera fait.

Quand le présent est incertain et angoissant, on a tendance à se recroqueviller sur le passé. Dans cette situation, les partis qui représentaient la France républicaine de gauche se sont progressivement vidés de leur substance.

Du communisme, il reste l'étoile naine du Parti communiste français ; quant à la sociale-démocratie, elle n'a pas su se régénérer pour répondre aux défis de la mondialisation. D'où ce sentiment d'impuissance et de résignation face à la spéculation financière. Par ailleurs, la dispersion de la connaissance, compartimentée entre experts de différentes disciplines, nous empêche d'adopterune vision globale.


Stéphane Hessel : Entre les idéologies communiste et néolibérale, il s'agit defrayer un passage à la vraie démocratie fondée sur la majorité populaire. Dans mon livre Indignez-vous !, je rappelle le programme élaboré par le Conseil national de la Résistance en France, dont certains points mériteraient d'être réactivés.

Face à la crise économique qui nous menace aujourd'hui, il convient de revenir à ces valeurs démocratiques et de faire face au souvenir de Vichy, du dreyfusisme, du versaillisme à la fin de la guerre de 1870, à cette France réactionnaire qui ressurgit au gré des crises.

La situation actuelle n'est certes pas aussi tragique que dans les années 1930, mais le poids qui pèse sur la France n'est pas moins lourd. Il ne nous vient plus d'une occupation extérieure ni même du capitalisme français, mais de l'économie mondiale et de son néolibéralisme effréné.


C'est un poids contre lequel luttaient les syndicats et les mouvements de la Résistance, dans le souci de revenir aux valeurs fondamentales de liberté, d'égalité et de fraternité.

Aujourd'hui plus que jamais, il nous faut renouer avec les valeurs promues par les résistants : Sécurité sociale pour tous, résistance contre les féodalités économiques, école pour tous, sans oublier la presse indépendante.

 

Le philosophe et sociologue Edgar Morin à Paris, le 2 février 2007.

 

 

Edgar Morin : Le programme du Conseil national de la Résistance entendait réanimer la République des années 1930, qui avait failli sous le poids des scandales et de son incapacité à répondre à la crise économique ou à aiderl'Espagne.


Aujourd'hui encore, il s'agit de régénérer la démocratie en lui imprimant un caractère social. Il y a toujours eu deux France mais, sous la IIIe République, le peuple avait le dessus. La reconnaissance de l'innocence de Dreyfus, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'instauration de la laïcité étaient des victoires sur la France de la réaction.

Il a fallu un désastre sans précédent, que Charles Maurras appelait "la divine surprise", pour que la deuxième France prenne le pouvoir. Cette deuxième France, qui s'est manifestée dans ses caractères les plus xénophobes, s'est discréditée dans la collaboration et désintégrée avec la Libération. D'où l'importance de régénérer ce peuple républicain cultivé par les instituteurs laïques, par les partis qui enseignaient la solidarité mondiale...

Les sécurités élémentaires de l'Etat-providence sont aujourd'hui menacées par la compétitivité économique : les entreprises dégraissent, imposent des rythmes de travail qui peuvent conduire à des suicides... La régression peut prendre des formes multiples. Il faut désormais prendre conscience du péril et chercher de nouvelles voies.

 

Stéphane Hessel : Certains disent qu'Indignez-vous !, c'est bien beau, mais cela ne nous dit pas ce qu'il faut faire. Effectivement, ce petit texte de 30 pages n'est que le prélude à une réflexion indispensable. Il faut commencer par nous indigner pour ne pas nous laisser endormir.

Toute une génération risque de se dire qu'on n'y peut rien : c'est à cela qu'il faut trouver une réaction. Il ne suffit pas de savoir que ça va mal, il faut savoircomment aller dans la bonne direction. C'est là que l'apport d'Edgar Morin, dansLa Voie, est précieux.

 

Il nous montre qu'il y a des amorces de véritables marches en avant dans un certain nombre de domaines : l'économie sociale et solidaire, par exemple, qui permet d'aller plus loin que cette tyrannie du profit. Nous ne devons en aucun cas perdre confiance dans la capacité d'aller de l'avant et de renouveler les aspirations légitimes des résistants sous le régime de Vichy et l'occupation allemande.

 

D'où vous vient cet optimisme, vous qui avez traversé un tragique XXesiècle ?

 

La suite :

 

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/02/28/resistons-a-la-tentation-reactionnaire_1840649_3232.html

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