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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 15:56

 

C'était en deux-mille onze

"Monsieur le Maire, Chers amis, c’est ici, dans cette Charente qu’il aimait tant, que François Mitterrand a commencé à se passionner pour l’histoire de France. « On ne peut rien faire avec la France si on ne l'aime pas » disait François Mitterrand. La France, il l'aimait. Il aimait sa longue histoire et sa culture. Il aimait et défendait les « grandes idées » qui avaient, disait-il,
« soulevé le monde ». Il ne voulait pas la France livrée aux clans et aux déchirures : il la voulait unie. A l'opposé de ceux qui attisent les peurs, il en appelait toujours « à la part noble, à la part fraternelle, à la part courageuse que le peuple français porte en lui ». Il rappelait sans cesse que la France n'est jamais aussi grande, entendue, respectée que quand elle porte un message universel et y conforme ses actes. De nouvelles dominations, disait-il aussi, se substituent à celles qu'on a détruites, c'est pourquoi il faut à chaque époque chercher à nouveau comment tenir la promesse républicaine fondatrice de liberté, d'égalité et de fraternité
"le combat change de forme mais pas de sens », nous expliquait-il. C’est ainsi que François Mitterrand n'a jamais sous-estimé l'acharnement des intérêts financiers coalisés. Nous sommes plusieurs ici à nous souvenir de ce message prémonitoire qu'il nous a dressé lors du dernier Conseil des Ministres de 1993 : ils s'en prendront aux retraites, à la santé, à la sécurité sociale car ceux qui possèdent beaucoup veulent toujours posséder plus et les assurances privées attendent de faire main basse sur le pactole. Vous vous battrez le dos au mur. Il savait la rudesse de ce combat permanent.

Le courage : courage dans la Résistance, courage dans le combat politique, courage face à la maladie, courage face aux calomnies d’une violence extrême qui pourtant ne l’ont pas fait dévier de la ligne qu’il s’était fixée : alors qu’il maîtrisait parfaitement l’art de la langue française et qu’il avait le trait parfois féroce ; il s’est toujours refusé, lui, au relâchement langagier et aux attaques personnelles.
En un mot, il avait de la tenue dans le combat politique. L’époque, hélas, s’est bien dégradée même sur ce plan là. « Dans les épreuves décisives, disait-il, on ne franchit l'obstacle que de face ».
Certains, même parmi ses adversaires, saluent le stratège. Si la politique est aussi un art d'exécution, il possédait ce talent-là au plus haut point. Mais l'essentiel est au-dessus : dans la constance de convictions dont il a toujours tenu le cap car, pour les plus importantes d'entre elles, très tôt forgées, dès la guerre : « je ne me sentais pas né, a-t-il écrit, pour vivre citoyen d'un peuple humilié », là où s'enracine également son idéal Européen et dès les camps de prisonniers où il disait avoir vécu les moments les plus forts de fraternité.

Il fut - et, dans le contexte d'aujourd'hui d’un Etat si loin d’être irréprochable, cela mérite tout particulièrement d'être rappelé – il fut, l'artisan d'une extension sans précédent des libertés publiques, le défenseur sourcilleux de l'équilibre de nos institutions et de la séparation des pouvoirs, le garant intraitable de la liberté d'expression, le gardien de l'Etat de droit. Robert Badinter s’en souvient mieux que quiconque. Il a, avec Pierre Mauroy et Gaston Defferre, accompli la grande réforme de la décentralisation dont la droite prend aujourd'hui le contre-pied pour mettre au pas les collectivités territoriales que François
Mitterrand avait libérées pour rapprocher le pouvoir des citoyens. Il avait une profonde compréhension des jeunes et de leur capacité de révolte. Il n'aurait pas, lui, moqué les jeunes qui manifestent contre les réformes injustes, lui qui en Mai 68, déclare à l'Assemblée Nationale : « la jeunesse n'a pas toujours raison mais le pouvoir qui la méconnaît et qui la frappe a toujours tort ». Amoureux des livres, familier des libraires, il a aussi soutenu toutes les formes de création contemporaines et populaires, du spectacle vivant à la Fête de la Musique, inventée par Jack Lang. Epris du riche patrimoine Français, infiniment sensible à la beauté des églises Romanes que notre région compte en nombre, il eut aussi l'audace de gestes architecturaux à la pointe de la modernité, qui ont redessiné la capitale, n’est-ce pas Bertrand : la Pyramide du Louvre, la Grande Arche de la Défense, la grande bibliothèque qui porte désormais son nom. Ici, nous lui devons l'inscription du Marais Poitevin au nombre des grands travaux présidentiels, seul projet rural retenu à ce titre. Ce fut un soutien décisif pour la sauvegarde et le développement de notre « Venise Verte » que menaçait un tracé d'autoroute brutal pour cet éco-système fragile et unique.
Je me souviens de ce mois de février 1992 où il est venu lancer les travaux sur le petit port maraîchin d’Arçais, dans ma circonscription des Deux-Sèvres. Il avait merveilleusement évoqué ce marais mouillé qu'il connaissait bien, les lentilles d’eau qui se referment dans les conches après le lent passage des bateaux, la terre et l'eau qui se confondent, les vaches maraîchines transportées dans des plates, la merveilleuse « interpénétration entre la force et la richesse de la nature, l'imagination et le rêve de l'homme ». On y éprouve, avait-il dit, « une sorte de sentiment d'éternité dans la beauté ».

François Mitterrand fut aussi visionnaire et notamment dans un domaine d'une actualité brûlante : l'Europe. On sait avec quelle détermination inflexible, il a relancé la construction de cette Europe qu'il avait trouvée moribonde. Jamais il n'a voulu qu'elle se limite à un grand marché libre-échangiste : « l'Europe, disait-il, n'est pas une manufacture ». Il voulait non seulement une union monétaire mais aussi une union économique capable d'investissements à long terme pour préparer l'avenir ensemble. Il a inlassablement plaidé pour une Europe sociale « faute de quoi, écrivait-il, les travailleurs d'Europe détourneront la tête et ces regards absents livreront la Communauté à la solitude des mourants ».
Il voulait une Europe démocratique qui ne reste pas le « monopole d'une élite technocratique ». Une Europe politique capable de tenir son rang, de protéger les siens et de peser dans un monde voué à devenir multipolaire. Une Europe, aussi, capable d'assurer collectivement sa défense. Il disait que l'Europe n'est pas l'ennemie des patries et voulait une France forte dans une Europe forte. Il avait annoncé ce qu'il en coûterait de tarder et de tergiverser : « le réveil des nationalismes haineux et des xénophobies ». A voir ce qu'il en est de l'Europe du moment (solidaire à reculons, mal aimée de ses peuples, attaquée par les marchés financiers, tentée par diverses formes de repli, peu capable de parler d'une même voix), comment ne pas être frappé par la lucidité et la force des avertissements de François Mitterrand ? C’est un appel pressant pour agir avant qu’il ne soit trop tard !

Enraciné dans ces lieux, Jarnac et la Charente, dont il disait combien les paysages et les traditions l'avait façonné, François Mitterrand était en même temps habité par une ample vision du monde : sa pensée et son action articulaient avec aisance ces deux dimensions. Il avait le sens du temps long, des lenteurs de l'histoire et, tout autant, celui des accélérations et du « moment à empoigner » pour infléchir le cours des choses. Il incarnait personnellement et donc comprenait profondément les différentes facettes (« contraire n’est pas forcément contradictoire », disait-il) de l’histoire et du peuple de France. Cet alliage et cette alliance de tout ce que nous sommes et tout ce qui nous a faits, il les a mis au service d'une ambition transformatrice et d'un projet non seulement de société mais, comme il disait, de civilisation. C'est peut-être la plus actuelle et la plus féconde de ses leçons. Conserver ce qui doit l’être et transformer, cela doit aller ensemble. « On est du pays de son enfance » disait-il « et mon enfance, c'est la Charente », écrivait-il dans le très joli texte que nous vous avons offert en souvenir de cette journée. C'est d'abord cette ville de Jarnac dont il aimait qu'elle cultivât le respect de soi et celui des autres, mêlant comme un trait de civilisation locale qu'il appréciait l'art de la bonne distance et la solidité de liens que ne rompent pas les désaccords passagers.

Merci à vous, François Mitterrand, de nous unir, ici et maintenant."

Ségolène Royal.

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