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2 septembre 2008 2 02 /09 /septembre /2008 20:50
Très simplement. A ciel ouvert. Le cas de Laurence Ferrari, sa vie, son œuvre, ses traumatismes d’enfance, ayant été exploré comme il convenait par la totalité de la presse française et francophone, attardons-nous sur un autre, plus discret : celui de Claude Askolovitch, nouvel embauché du groupe Lagardère.

  Scénario : un journaliste (de talent) que les hasards de la carrière ont envoyé dans un hebdomadaire étiqueté à gauche ( le Nouvel Obs) s’y ennuie. Il s’y sent bloqué. Il y suit les activités de José Bové, les oscillations de Clémentine Autain, et les forums de Porto Alegre, ce qui peut lasser à la longue. Il trompe l’attente en répétant à longueur d’émissions, d’articles, de blog, que la candidate de la gauche est d’une nullité crasse ; il rédige à la chaîne des livres de discussions avec un socialiste passé à l’adversaire (Eric Besson), avec un socialiste raisonnable (Manuel Valls), avec une ministre sarkozyste (Rachida Dati), mais l’ennui persiste. C’est terrible, l’ennui.

Au début de l’été, le Destin lui sourit : il vole soudain à la radio défendre courageusement le fils du président de la République, cible d’une infâme agression antisémite, dans une chronique que personne n’avait lue, en page 19 d’un hebdomadaire satirique. Bingo ! L’affaire prend. La France s’embrase. Insultes, polémiques, pétitions. Et à la fin de l’été, abracadabra, on le retrouve dirigeant les pages politiques du Journal du dimanche (groupe Lagardère), et en charge de l’éditorial politique de la radio Europe 1 (groupe Lagardère), réussissant l’exploit d’en avoir déboulonné l’indéboulonnable Catherine Nay. Il est devenu une pièce centrale du dispositif. Venant de la gauche, il incarne l’ouverture médiatique.

Reste une inconnue - de taille. Sa Majesté a-t-elle explicitement donné consigne de faire nommer Askolovitch au firmament du groupe de son ami Arnaud Lagardère, pour service rendu à la famille ? Ou bien, dans l’état-major de Lagardère, a-t-on précédé ses désirs ? La simultanéité des deux nominations laisse irrésistiblement penser que la décision a été prise au sommet du groupe, et pas seulement dans chacun des deux médias. Le groupe en question est d’ailleurs habitué aux nominations «conseillées». L’an dernier, l’ex-patron Elkabbach avait déjà consulté Sarkozy sur la nomination du chef du service politique. Et puis, qu’importe ? Qu’on ait cédé aux désirs du prince ou qu’on les ait précédés, le résultat est le même : l’accession de la personne adéquate au poste qui l’attendait.

  Et voilà le sarkozysme, après un an de règne, doté de son Commynes radiophonique, tout frais transfuge de chez le Téméraire. La première semaine est éblouissante. Ah, pouvoir enfin célébrer le nouveau-Sarkozy-entré-dans-ses-habits-de-président-grâce-aux-dix-morts-de l’embuscade (lundi), et le Stratège-Génial-qui-a-embarrassé-le-PS grâce-au-financement-du-RSA-par-une-taxe-sur-le-capital (mercredi). Ah, stigmatiser la ringardise des socialistes restés socialistes (mardi), et pointer le dérèglement de leur logiciel (vendredi). Certes, il ne faut pas oublier de critiquer, on est un journaliste indépendant : on épingle donc rudement la ministre des Sports, de s’être laissée porter sur les épaules des athlètes français, de retour de Pékin. Pas digne de vos fonctions, Madame la ministre ! Diantre. L’Excellence ne s’en relèvera pas.

Reste, au-delà du cas particulier, la question centrale. Quelle est l’efficacité de cette injection matinale de sarkozysme, à l’heure du café et du jus d’orange ? Il ne faut pas la sous-estimer. L’heure matinale désarme les vigilances. Dans le ronronnement du presse-agrume, dans le doux glou glou de la cafetière, l’oreille s’accroche aux morceaux qui surnagent, ringard, brillant, bug, bravo, etc. Le cerveau est disponible aux «en hausse» et «en baisse» auxquels se réduit, finalement, l’exercice. Il aura, pour la journée, sa dose de gentils et des méchants. Il n’en demande parfois pas davantage.

  Mais tout n’est pas noir dans l’opération. Avantage connexe (il faut bien se consoler) : on aura désormais accès chaque matin à un condensé de la rumeur de la Cour. Les socialistes sont ringards (sauf les ralliés, ou les ralliables à Sarkozy), Sarkozy est moderne, les talibans sont des nazis, Obama est bien plus moderne que les socialistes français, Sarkozy est habile, les nazis étaient des talibans qui s’ignoraient, la guerre d’Afghanistan est dure mais nécessaire, Sarkozy est courageux, etc. Cela évitera de lire, ou d’écouter, beaucoup d’autres journaux ou émissions.

 

  Source : "L’ascension d’un journaliste" par Daniel Schneidermann.


 

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Michèle Fazilleau DA86 - dans médias
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