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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 17:55

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13 èmes rencontres de la Fondation Marisa Bellisario

« Femmes, économie et pouvoir »

27 octobre 2012 à Florence

Intervention de Ségolène Royal,

Présidente de la Région Poitou-Charentes

 

Je suis très heureuse de pouvoir être aujourd'hui avec vous et cela pour deux raisons :

La première, c'est que je n'avais pu, en juin dernier, venir en Italie pour recevoir le Prix Mela d'Oro que la Fondation Marisa Bellisario m'avait aimablement décerné. Je suis d’autant plus contente de pouvoir, cet automne, répondre à son invitation.


Je vous disais cet été, dans mon message de remerciement, toute l'admiration que j'éprouve pour deux femmes italiennes qui ont eu

l'audace d'entreprendre,

le courage de surmonter bien des obstacles,

le talent et la volonté de créer, chacune à sa manière,

dans des domaines où les femmes n'étaient (et ne sont toujours pas) spontanément les bienvenues.

Surtout aux niveaux d'engagement et de responsabilité où l'une et l'autre, féministes convaincues et solidaires de la cause des femmes, avaient choisi d'exceller : l'entreprise pour Marisa Bellisario et la science pour Rita Lévi Montalcini.

L'exemple de ces éclaireuses doit encourager toutes les femmes à s'affranchir des « plafonds de verre » et nos sociétés à s'enrichir davantage de leurs apports.

La deuxième raison, c'est que le thème de ces 13èmes rencontres, « Femmes, économie et pouvoir » me tient particulièrement à coeur car je crois profondément que les femmes, dont les énergies et le potentiel sont encore trop souvent bridés, sont aujourd'hui le principal gisement de croissance de nos économies et les actrices indispensables de l'amélioration, sociale et démocratique, de nos sociétés.

Pas de croissance sans les femmes.

Pas de sortie de crise sans les femmes .

Pas d'efficacité économique, écologique et sociale sans les femmes.


D'autant plus que, comme le disait il y a quelques jours mon amie Michelle Bachelet, ancienne présidente chilienne qui dirige aujourd'hui l'ONU Femmes : « les progrès accomplis en faveur des femmes sont des progrès accomplis pour nous tous ».

C'était au Pérou lors d'une rencontre sur le rôle des femmes dans le développement mais cela vaut aussi bien pour les pays du Sud que pour ceux du Nord, aussi bien pour la parité politique que pour la justice sociale et l'égalité économique entre les femmes et les hommes, notre sujet d'aujourd'hui.


L'Europe est aujourd'hui en crise, nous le savons et nous le vivons.

C'est pourquoi elle a tant besoin des femmes pour reprendre sa marche en avant.

Sans méconnaître les efforts, nécessaires, que font nos pays pour remettre les choses d'aplomb, il faut regarder la réalité en face : non seulement nous n'en sommes pas sortis mais cette crise est une crise globale : financière, économique, sociale, écologique, politique et même morale.


C'est la crise d'un modèle qui doit être dépassé et remplacé.

C'est là que les femmes ont tout leur rôle à jouer.

On disait en 2008 que si Lehman Brothers s'était appelée Lehman Sisters, l'aveuglement et la fuite en avant n'auraient pas conduit le monde au bord du gouffre. C'était une boutade mais avec un fond de vérité : l'endogamie masculine des élites financières et économiques, ça ne peut plus durer, c'est trop risqué.

Façon de dire qu'il est temps que les femmes, cette « moitié du ciel », prennent leur pleine part de la gestion des affaires ici-bas.


Les crises indiquent toujours un autre possible qui peine à naître : nous y sommes. L'avènement si nécessaire d'un autre modèle de développement et de gouvernement des affaires communes a besoin des femmes et ne sera possible qu'avec elles.

Parce qu'elles sont les premières victimes des dégâts de l'ancien modèle et ont donc un intérêt direct à une alternative plus efficace et plus juste, qui profitera à tous.

Parce que leur potentiel aujourd'hui sous-employé est une clef majeure de la remise de nos économies et de nos sociétés sur de bons rails.


Cela vaut pour l'Europe mais aussi pour le monde : pas de lutte efficace contre la pauvreté, contre les ravages de l'irresponsabilité écologique, contre les crises alimentaires à répétition sans les femmes.


Femmes et pouvoir : les deux dimensions inséparables


Une précision d'emblée à propos des relations entre les femmes, le pouvoir et l'économie car cette question englobe deux dimensions, à mes yeux, indissociables, de l'égalité économique et sociale entre les hommes et les femmes, deux facettes d'un pouvoir à conquérir pour le partager plus équitablement :


·         l'égal accès des femmes aux responsabilités les plus hautes, autrement dit la mixité de ces lieux de pouvoir dont, malgré quelques belles réussites, les portes ne font encore que s'entr'ouvrir aux femmes avec bien des réticences ;

·         mais aussi, dans l'ensemble du monde du travail, l'égalité professionnelle entre hommes et femmes à tous les niveaux.


Tels sont les deux versants de ce que j'appellerai « l'enpouvoirisation » (empowerment) des femmes, c'est à dire la reconnaissance effective de leur pouvoir d'agir, de leur pouvoir de faire, de créer, d'innover, de leur pouvoir de réaliser leur potentiel, de leur pouvoir de faire bouger les règles et les lignes au bénéfice, encore une fois, non seulement des femmes mais de tous.


Il en va du pouvoir économique des femmes comme du sport ou de l'éducation : les performances exceptionnelles de quelques unes sont fragiles et finalement sans grand effet d'entraînement social ou sociétal si elles ne plongent pas leurs racines dans un solide terreau : comme le sport de haut niveau a besoin du sport de masse, comme le dégagement d'une élite scolaire a besoin d'une école de bon niveau pour tous, le droit des femmes à l'exercice des responsabilités économiques les plus éminentes a besoin du terrain propice d'une égalité réelle dans le monde du travail et au-delà.


1er constat : l'ampleur persistante des inégalités économiques et sociales entre hommes et femmes, même dans nos sociétés développées qui se targuent de les combattre.


Elles sont connues, je ne m'y attarderai pas, mais il faut quand même inlassablement les rappeler pour en prendre la pleine mesure.

Inégalités salariales : cela fait plus d'un demi-siècle que le Traité de Rome a affirmé le principe de l'égale rémunération des hommes et des femmes mais les écarts sont toujours là dans nos pays : 27% (tous temps de travail confondus) en France.

Emplois précaires : les femmes d’abord.


Temps partiel subi : 30% des femmes salariées en France, 4 fois plus de femmes que d'hommes à l'échelle européenne.

Des travailleurs pauvres qui sont très majoritairement des travailleuses pauvres.

Difficultés et pauvreté des femmes chefs de familles monoparentales.

Les taux de chômage masculin et féminin, eux, se rejoignent mais c'est parce que, sous l'effet de la crise, celui des hommes augmente (destructions massives d'emplois dans des secteurs comme l'automobile ou la sidérurgie à main d'oeuvre majoritairement masculine) : cette égalisation par le bas est tout sauf le moteur d'un progrès commun !

Et aussi : aux femmes les formations professionnelles les moins qualifiantes, les moindres promotions professionnelles, les violences et le harcèlement sur le lieu de travail.


Polarisation sexuée injustifiée des métiers masculins et métiers féminins.

Alors que la force physique compte de moins en moins (évolution des métiers, apport des technologies) et que la notion de service, familière aux femmes, compte de plus en plus (y compris dans les activités « productives), nombre d'employeurs brandissent opportunément le stéréotype de la faiblesse féminine pour leur barrer l'accès à certains métiers.

Mais si certaines conditions de travail sont trop dures aux femmes, c'est qu'elles sont aussi néfastes pour les hommes et que nous avons donc un intérêt commun à leur amélioration au bénéfice de tous !

Qui s'émeut que les infirmières portent des poids aussi lourds que les dockers (étude canadienne) ? Et des troubles musculo-squelettiques des caissières qui manipulent chaque jour des tonnes de marchandises ?


Je me souviens de cette femme de ma région, carreleur travaillant sur des chantiers majoritairement masculins : ses collègues ne la croyaient pas capable de porter un sac de ciment mais, me disait-elle, ça ne les effleurait pas que des femmes employées dans les services à la personne soulèvent tous les jours des malades de 80 kilos...


En réalité, les femmes ont plus de force qu'on ne leur en prête et si certains travaux sont trop durs, c'est une chance pour tous que nous réclamions des conditions de travail plus décentes.

Je me souviens aussi de cet entrepreneur du bâtiment qui me confiait que l'arrivée de femmes dans ses équipes apportait, dans les cabanes de chantier, un ton et des manières moins rudes : la mixité professionnelle contribue à la « civilisation des moeurs » au travail et cela aussi, c'est une chance pour tous.


Les femmes sont entrées massivement dans le monde du travail rémunéré, des progrès ont été accomplis, mais les inégalités ont la peau dure.

En France comme en Europe, nous croulons depuis des années sous les lois, les recommandations, les incitations, mais l'égalité professionnelle ne progresse que très lentement.


Nous n'avons plus le choix : il faut que les injonctions soient assorties de sanctions et celles-ci, le cas échéant, appliquées. Sinon, nous en resterons aux lois d'affichage sans conséquences opérationnelles. Cela implique notamment :

·         la conditionnalité des aides publiques, comme en Poitou-Charentes avec notre Charte d'engagements réciproques ;

·         la publicité non seulement des performances mais aussi des contre-performances en matière de genre : mauvais pour l'image, mauvais pour les affaires...

·         de poursuivre plus avant dans les sens des bonnes décisions gouvernementales prises depuis l'élection de François Hollande :


* non seulement les entreprises sont obligées de se doter d'un accord ou d'un plan sur l'égalité professionnelle mais le contrôle de leur application par les pouvoirs publics sera systématisé et renforcé de sorte que les sanctions financières (jusqu'à 1% de la masse salariale dans la législation actuelle) soient effectivement appliquées (la grande faille de tous les dispositifs antérieurs);


* études préalables systématiques d'impact sur l'égalité hommes-femmes de tous les textes normatifs. 1er exemple : les Emplois d'Avenir que le gouvernement crée pour les jeunes sortis du système scolaire sans qualification et n'étant actuellement en situation ni d'emploi ni de formation ; cette étude d’impact aidera à en faire un outil d'égalisation des trajectoires d'insertion professionnelle entre les garçons et les filles.

2ème constat : Travail et famille, tout se tient pour les femmes.


Impossible de combattre efficacement les inégalités et les discriminations dans l'entreprise sans tenir compte de la façon dont elles s'enracinent dans une inégale répartition des tâches domestiques et familiales, toujours majoritairement assumées par les femmes et cela de manière incroyablement stable.

C'est toujours à elles qu'incombe la conciliation de la vie professionnelle et familiale qui, pourtant, devrait concerner à égalité les deux parents et être facilitée par la société et par les entreprises dans le cadre d'un exercice réellement partagé de la responsabilité parentale. Les mères y gagneraient mais aussi les pères.


Cela pose, en particulier, le problème des structures d'accueil de la petite enfance dont les plans d'austérité budgétaire entravent le développement et même compromettent la survie alors qu'elles sont indispensables à l'engagement professionnel et à l’émancipation des femmes (les taux d'emplois particulièrement élevés des femmes scandinaves sont le résultat d'une vraie culture de l'égalité dans tous les domaines et d'un système d'accueil de la petite enfance qui garantit ce droit à toutes les familles).

Je me souviens de ce père qui me racontait s'être renseigné pour savoir s'il pouvait prendre un congé pour enfant malade et s'était entendu répondre : « c'est uniquement pour les femmes ».


Et de cette femme passée à 4/5ème de temps pour pouvoir faire face à ses tâches familiales, qui me confiait : « je n'avais pas le choix pour y arriver mais je me sens professionnellement coupable, alors évidemment je n'oserai jamais demander une augmentation ».

Dans l'état actuel de cette inégale répartition des tâches au foyer, les femmes se sentent souvent acculées à un choix impossible entre la carrière ou la maternité.

La France, certes, se caractérise par un fort taux d'activité des femmes mères de famille : nous le devons à un système d'accueil de la petite enfance qui, quoiqu'à améliorer, favorise la conciliation de la vie familiale et professionnelle mais sans toutefois permettre un partage plus équitable.


D'où ce syndrome d'épuisement qui touche aujourd'hui 3 femmes pour 2 hommes.

Ce sentiment d'être toujours en faute, soit vis à vis des enfants, soit vis à vis du travail.

Cette peur aussi d'annoncer une grossesse de crainte d'être placardisée comme si, pour nombre d'entreprises, les femmes étaient coupables d'un délit de maternité et celles en âge de procréer interdites de promotion !


Il est temps que le monde du travail apprenne à traiter de la même façon paternité et maternité.

--> Parmi les choses à faire : proscrire dans les entreprises ces réunions tardives qui sont une forme de discrimination implicite pour les femmes et d'alibi pour les hommes qui, eux, s'attardent souvent sans scrupule dans un entre-soi dépassé. Peu s'en rendent compte mais ils y gagneront, eux aussi, une vie plus équilibrée.

--> Importance (symbolique et pratique) du Congé de Paternité que j'ai créé pour la reconnaissance (par la société et dans l'entreprise) de la responsabilité du père : 70% des jeunes pères le prennent aujourd'hui.


--> Aller plus loin : égaliser davantage le congé parental d'éducation avec une part réservée au père (sinon perdue) sur le modèle scandinave. Là aussi, tout se tient : ce sont les femmes dont les emplois sont les moins qualifiés et les moins rémunérés qui prennent aujourd'hui ce congé et se retrouvent pénalisées quand elles veulent reprendre un travail.

--> Importance de structures d'accueil de la petite enfance, financièrement et géographiquement accessibles à tous. Et aux horaires adaptés.


3ème constat : l'inégalité au travail est aussi le résultat de la différenciation des filières de formation entre filles et garçons et de la persistance des stéréotypes (à l'école, dans les medias, dans les têtes).


Alors que les filles sont plus diplômées que les garçons, elles s'interdisent souvent les filières les plus porteuses, scientifiques et technologiques.

Quand elles osent, elles ne sont pas toujours les bienvenues.

En France, par exemple, le nombre de femmes ingénieures augmente mais à un rythme encore bien lent.


Je me souviens de cette jeune diplômée qui avait appelé un garage après la parution d'une offre d'embauche et m'avait raconté comment on l'avait éconduite :

« - La place est toujours libre ?

- Oui, Madame, dites à votre fils de se présenter à 14 heures.

-Mais c'est pour moi, j'ai un bac mécanique.

- Désolé mais finalement, la place est prise »...


Il faut donc agir énergiquement pour la mixité des filières de formation et des métiers (dans les deux sens : féminiser les disciplines et les métiers réputés masculins, masculiniser les secteurs où les femmes sont ultra-majoritaires, cf. enseignement primaire, action sanitaire et sociale).


Des manuels scolaires aux medias : traquer les stéréotypes. Des analyses sur les contenus des émissions de radio et de télévision ont montré que les femmes y sont très peu appelées à intervenir comme « expertes » mais le plus souvent comme simples témoins ou victimes.

--> Importance des exemples et de l'accompagnement qui encouragent à forcer les portes encore closes : en France, seulement 10% des professions sont réellement paritaires.

4ème constat : l'entrepreunariat féminin est un enjeu majeur de l'engagement économique des femmes, de leur épanouissement professionnel et de la valorisation de leur potentiel.

En France, depuis une vingtaine d'années, la part des femmes dans la création d'entreprises stagne autour de 30%. Minoritaires à la tête des entreprises industrielles, artisanales ou agricoles, c'est seulement dans les professions libérales qu'elles sont presqu'à part égale.


Là aussi, il faut combattre le poids des stéréotypes et de leur intériorisation par les femmes, d'où l'importance de valoriser les réussites des femmes cheffes d'entreprise.

Je me souviens de cette femme qui suivait un stage de formation à la création d'entreprise. Dans les exemples cités au cours de cette formation, c'était toujours un homme qui créait ou reprenait une entreprise. Sauf une fois où une femme se disait que c'était une bonne idée de « faire comme son mari »...


Mais les problèmes majeurs qu'affrontent les femmes décidées à se lancer sont l'accès au crédit (défiance des banques) ainsi que l'absence de réseaux et d'accompagnement.

Dans ma région, j'ai fait réaliser une étude sur la discrimination bancaire dont les femmes décidées à entreprendre sont victimes : elle a montré que, pour un même nombre de projets déposés, ceux des femmes étaient beaucoup moins nombreux à être agréés par les établissements financiers, sans que cela soit justifié par une moindre qualité des projets féminins. J’ai donc mis en place une  bonification de 20% des Bourses régionales Désir d'entreprendre accordées aux femmes qui veulent créer ou reprendre leur entreprise, assortie d’actions d'accompagnement spécifiques (réseaux, marrainage, valorisation).


Le paradoxe est que les femmes créatrices ou repreneuses d'entreprises sont plus diplômées que les hommes et que les entreprises qu'elles dirigent sont aussi pérennes, 3 ans plus tard, que celles dirigées par des hommes.


Si nous voulons faire de l'Europe un continent d'entrepreneuses et tirer parti des qualités entrepreneuriales attestées chez les femmes (moins enclines aux risques inconsidérés et plus enclines aux méthodes de management coopératif qui font l'efficacité des entreprises modernes), il faut impérativement desserrer ce goulet d'étranglement du crédit, ce qui suppose aussi une mixité accrue des structures de direction et de décision des banques.


En France, nous sommes en train de créer une Banque publique d'investissement dont je défends l'idée depuis des années pour soutenir les PME innovantes : j'espère que ses structures dirigeantes feront aux femmes la place qui doit être la leur. Un conseil d'administration paritaire serait le signe d'une ferme volonté d'encourager et d'épauler à égalité les entreprenantes entrepreneuses dont le pays a besoin.


L'Europe tout entière a besoin – pour défricher des secteurs d'avenir et recréer des emplois durables – d'un tissu de PME dynamiques. C'est pourquoi elle a besoin que les femmes investissent le champ de la création d'entreprises avec leur créativité, leurs motivations, leurs talents, leurs compétences. Et leur ténacité.


5ème constat : il faut à nos économies une réelle parité dans l'exercice des responsabilités à la tête des entreprises, notamment des plus grandes qui pèsent lourd.

Il y a certes eu des pionnières admirables, comme Marisa Bellisario, et des progrès récents à la tête de certaines multinationales. Je pense à la nomination, en juillet dernier, de Marissa Mayer à la tête de Yahoo! : elle a fait le choix d'annoncer publiquement sa grossesse le jour de sa nomination, façon d'affirmer qu'il ne doit pas y avoir d'incompatibilité entre maternité et carrière.


Mais force est de constater qu'en général, la proportion de femmes dans les instances dirigeantes s'amenuise proportionnellement à la taille des entreprises. Les femmes ne représentent encore qu'1/10ème des membres des conseils d'administration des entreprises européennes cotées et seulement 3% des PDG.


Pourtant, depuis quelques années, des études nombreuses, sérieuses et convergentes, montrent que plus la parité progresse dans les postes de responsabilité, meilleurs sont les résultats et les performances des entreprises.

Une seule femme dans un aéropage d'administrateurs masculins, cela ne change pas grand chose mais à partir de 3 ou 4, cela influence positivement le mode de management et enrichit l'approche collective (certains hommes en conviennent désormais).

Cette pluralisation au sommet n'est pas qu'une question de justice pour les femmes : c'est une question d'efficacité économique pour tous.


Il y a quelques années déjà (2007), un rapport du cabinet Mac Kinsey montrait qu'avec 7% de femmes diplômées dans les comités exécutifs des grandes entreprises et au rythme – très lent – où les choses évoluaient, on n'en serait qu'à 9% en 2040 !

Ce même cabinet a récemment rappelé que les 4 comportements les plus efficaces pour relever les défis du futur ne sont pas les caractéristiques actuellement dominantes d'un management majoritairement masculin mais :

·         la capacité à stimuler intellectuellement ses équipes,

·         à être source d'inspiration,

·         à prendre collectivement les décisions,

·         à exprimer non seulement ses attentes mais sa reconnaissance,

toutes manières d'être et de faire dont les femmes sont coutumières (non pour des raisons « biologiques » mais parce que l'histoire de la division sexuelle des rôles les a conduites à développer davantage ces qualités, plutôt que l'exercice solitaire du pouvoir et l'exigence parfois brutale dont certains patrons croient encore qu'ils sont gages d'une efficacité forcément virile).


Le Boston Consulting Group souligne, lui aussi, que « diriger est maintenant un sport d'équipe » et que les femmes ont une précieuse aptitude au leadership partagé (voire au « management participatif »), à l'empathie, à l'écoute des signaux faibles mais significatifs, aux compromis gagnant-gagnant et à ce qu'ils ne craignent pas d'appeler une « intelligence émotionnelle » plus en phase avec le monde moderne.

C'est dire combien le temps n'est plus à une femme d'exception ici ou là voire, pire, une femme-alibi ici ou là, mais à la reconnaissance des femmes dirigeantes comme des pairs à part entière.


Comment en finir avec cette cooptation masculine qui barre encore trop souvent l'accès des femmes aux responsabilités dans l'entreprise ?

Là aussi, je ne crois pas que les seules vertus de l'exemple (nécessaire) et l'incitation polie à un partage plus équitable du pouvoir suffisent.


Les seuls pays où des résultats significatifs ont été enregistrés sont ceux qui ont opté pour la manière forte : à commencer par la Norvège, pionnière avec sa loi de 2003 qui obligeait les 500 plus grandes entreprises cotées à la Bourse d'Oslo à compter, à partir de janvier 2008, 40% de femmes dans leurs conseils d'administration et cela sous peine de dissolution. Résultat : 6,8% de femmes administratrices en 2002, 42% aujourd'hui.

D'autres pays (Espagne, France, Islande...) ont eux aussi fini par légiférer de manière plus ou moins contraignante mais on est encore loin du compte. Au rythme actuel, il faudrait au moins 40 ans pour y parvenir à l'échelle européenne et encore : à condition que la tendance ne s'inverse pas en chemin !

Voyez la BCE : un directoire entièrement masculin et le risque d'une nouvelle nomination masculine qui éliminerait toute présence féminine jusqu'en 2018 !

Comme l'a dit à juste titre une députées européenne (Sylvie Goulard) : « 23 hommes blancs issus du même milieu et qui pensent la même chose : pas étonnant qu'ils n'aient pas vu venir la crise ! ».

C'est pourquoi il faut soutenir avec ardeur l'initiative de Viviane Reding, Commissaire européenne à la Justice (une collègue à vous, M. Fratti) :

après avoir demandé en vain un effort volontariste aux entreprises européennes, elle défend aujourd'hui une disposition contraignante, voulue par le Parlement européen et inspirée par la démarche norvégienne, qui imposerait aux grandes entreprises un quota de 40% de femmes dans leurs conseils d'administration.


Je sais que certains pays s'y opposent au prétexte de la non ingérence.

Certaines femmes aussi craignent que cela n'occulte leurs mérites et fasse douter d'un choix fondé sur la seule reconnaissance de leurs compétences.

Ces arguments ne sont pas nouveaux et, si les quotas ne sont jamais un idéal, ils sont la seule manière de forcer des résistances aussi tenaces qu'infondées.


Les bienfaits d'une réelle mixité des structures d'encadrement et de direction des entreprises ne sont plus à prouver (une business school française a récemment chiffré l'impact d'un taux d'encadrement féminisé à 35% : + 96% de rentabilité, + 34% de productivité, + 157% d'emplois générés).

On a également noté que les entreprises qui ont le mieux résisté à la crise de 2008 sont les plus mixtes à tous les niveaux.


Je pourrais multiplier les exemples mais je préfère vous raconter une petite histoire enseignée à la Harvard Business School : c'est le cas de Heidi Roizen, entrepreneuse de la Silicon Valley qui candidatait à un poste élevé de capital-risqueur. Son rapport avait été présenté à deux groupes d'étudiants de l'Université de Columbia : l'un savait qu'elle s'appelait Heidi ; à l'autre, on avait dit qu'elle s'appelait Howard. Les 2 groupes avaient jugé son rapport excellent. Mais quand on leur demanda s'ils aimeraient côtoyer hors travail son auteur, ceux qui croyaient qu'il s'appelait Howard répondirent que c'était visiblement un chic type et qu'ils iraient bien volontiers à la pêche avec lui ; ceux qui savaient qu'elle s'appelait Heidi répondirent qu'elle était certes brillante mais visiblement trop froide et arriviste... Moralité : difficile d'admettre qu'une femme soit à la fois compétente, puissante et sympathique.


Eh bien si, c'est possible et les femmes vont de plus en plus en administrer la preuve !

 

Conclusion

Je voudrais, pour conclure, insister à nouveau sur les fortes raisons économiques qui militent en faveur de l'égalité professionnelle et sociale entre les hommes et les femmes.

1.     Femmes et croissance

Le très sérieux magazine The Economist a un jour titré : « Oubliez la Chine, l'Inde et Internet : les moteurs de la croissance économique, ce sont les femmes ! ».

 

Je ne crois pas qu'il faille oublier la Chine, l'Inde et Internet, mais la conclusion est juste : l'égalité entre les hommes et les femmes est bien l'avenir de la croissance, d'une croissance économiquement robuste, écologiquement responsable et créative, socialement efficace et juste.


Oui, les femmes sont aujourd'hui la grande ressource sous-employée dont l'Europe dispose.


En période de crise, les femmes redeviennent des variables d'ajustement alors que c'est justement le moment où l'occasion doit être saisie de valoriser toutes les compétences humaines.


La banque Goldman Sachs, dont la notoriété ne repose pas particulièrement sur la tendresse et l'humanité, a récemment calculé que l'égalisation des taux d'emploi masculin et féminin (aujourd'hui 62% des femmes et 76% des hommes sur le marché du travail européen) augmenterait le PIB de l'Europe de 13%.


Bien sûr le PIB est un indice rustique et inadapté qui devrait être enrichi par la prise en compte de données écologiques (il valorise ce que nous détruisons !), sociales et de genre mais une chose est sûre : laisser les talents féminins sur la touche est un bien mauvais calcul et un gâchis que l'Europe en difficulté ne doit plus s'autoriser.


Cela suppose, je l'ai évoqué, de s'attaquer conjointement à toutes les dimensions reliées entre elles de cette assignation des femmes à une place subordonnée et minorée.

Cela suppose que, salariées ou entrepreneuses, dans le secteur privé traditionnel ou dans l'économie sociale et solidaire, elles puissent s'investir pleinement.

C'est un impératif démocratique et une nécessité pour dynamiser nos économies.

Le temps n'est plus aux voeux pieux mais aux passages à l'acte.


Parité politique et parité économique doivent aller de pair car il faut toujours, pour faire progresser l'égalité, des politiques volontaristes.

Les femmes sont bien placées pour les vouloir, les mettre en oeuvre et en suivre l'application avec ce sens du concret dont on les crédite ordinairement.

C'est ainsi qu'elles pourront apporter leur pleine contribution

à la création d'activités nouvelles,

au combat contre le chômage et pour la création d'emplois durables,

aux renforcement des solidarités dont tous les individus ont besoin pour conduire leur vie,

à la nécessaire transformation de nos sociétés et de leur modèle de développement obsolète.

 

C'est ainsi qu'elles trouveront, en même temps que les hommes, un nouvel équilibre de vie dans un monde qui remettra l'humain au centre.

2) Femmes et développement

Dans le vaste monde, l'inégalité entre les hommes et les femmes est partout un handicap économique et un frein au développement.

 

Les femmes représentent aujourd'hui 60% du travail mondial,

elles produisent la plus grande part de la nourriture

mais perçoivent seulement 10% des revenus et ne possèdent que 1% de la propriété.

Elles représentent 70% des pauvres et des analphabètes.

Et pourtant, sous toutes les latitudes, l'accès des femmes à l'éducation est le premier facteur de développement.

 

Et leur autonomisation économique est le moteur d'une croissance plus durable.

Cette corrélation vertueuse entre la progression de la condition des femmes et le progrès pour tous est universellement attestée.

Les programmes sociaux qui ont permis en Amérique latine de faire reculer la pauvreté (je pense notamment aux transferts publics conditionnels tels que les Bolsas familia brésiliennes) ont obtenu ces résultats parce que leur gestion a été confiée aux femmes, dans l'intérêt de la famille tout entière et en particulier des enfants, comme me l'avaient expliqué le président Lula et l'actuelle présidente Dilma Rousseff.

 

Dans l'agriculture qui joue un rôle essentiel dans les pays en voie de développement, les femmes sont potentiellement des agents majeurs de développement économique et de sécurisation alimentaire. A condition qu'on leur reconnaisse un droit égal à la propriété des terres, à l'accès au crédit, à la co-définition des projets et des innovations à mettre en oeuvre.


Mais aujourd'hui encore, seulement 10% des aides publiques au développement vont à des projets qui prennent explicitement en compte cette dimension de genre pourtantéconomiquement décisive : l'apport et  l'implication des femmes.

Les exemples abondent du coût économique de cette négligence persistante.

 

Dans certains pays africains, on a montré que si les femmes avaient un égal accès à la terre et aux financements, le rendement à l'hectare pourrait doubler.

Dans d'autres, on a calculé que, pour améliorer la santé et l'alimentation des enfants, il fallait aux hommes une augmentation de revenus de 110 dollars mais qu'avec seulement 10 dollars, les femmes y parvenaient.


A l'échelle de tout le continent africain, si les femmes qui assurent une immense part du travail agricole non rémunéré bénéficiaient de la même dotation en terres, en main d'oeuvre et en capitaux que celle des hommes, leur production agricole augmenterait, selon certaines analyses, de 20%.


On a aussi montré que, partout où elles ne sont pas associées à part égale à la définition et à la mise en oeuvre des projets, les « innovations » introduites d'en haut et sans elles se traduisaient souvent par des difficultés accrues pour les femmes et, de ce fait, échouaient.

On a aussi constaté qu'il est fréquent que les activités rémunératrices dans lesquelles les femmes agricultrices se lancent soient récupérées par les hommes dès lors qu'elle ont fait la preuve de leur rentabilité.


L'inégalité des femmes et leur exclusion des circuits de décision sont donc un frein manifeste au progrès technologique et aux gains de productivité.

Je me souviens de cet exemple qu'on m'avait donné lors d'un voyage en Afrique : un rotoculteur tiré par un âne réduit de moitié le temps de désherbage d'une parcelle mais beaucoup de femmes n'ont pas suffisamment d'argent pour acheter cet équipement et beaucoup d'hommes ne voient pas l'utilité de cet investissement tant qu'ils disposent du travail manuel gratuit des femmes.


A l'inverse, nombre d'expériences démontrent que l'autonomisation des femmes est économiquement payante non seulement pour elles mais pour la collectivité.

Là où elles peuvent exprimer leur avis, décider de ce qui les concerne, prendre des initiatives économiques et en garder la maîtrise, les résultats sont au rendez-vous.

En Inde, par exemple, dans une région où plus de 8 millions de femmes vivant et travaillant en milieu rural se sont organisées en groupes d'entraide autour d'achats communautaires, elles ont réalisé un volume de transactions de plus de 120 millions de dollars en 4 ans et créé 10.000 emplois dans la gestion de la chaîne d'approvisionnement. Devenues gestionnaires autonomes et commerçantes actives, elles ont pu aussi peser davantage dans leur famille et leur communauté.


J'évoque ici l'agriculture mais ces quelques considérations valent pour tous les secteurs d'activité où le travail et l'initiative des femmes des pays du Sud sont encore méconnus et entravés.


J'animerai d'ailleurs prochainement à Dakar, dans le cadre de l'Association internationale des Régions francophones que je préside, une table ronde avec des femmes africaines qui ont créé leur entreprise et administrent chaque jour la preuve de ce potentiel économique des femmes.


En vérité, si dissemblables que soient les contextes entre les pays dits « en développement », « émergents » ou « développés », le problème est au fond le même : pas d'essor économique et social sans les femmes, sans leur participation égale à la production de richesses, au partage équitable des fruits du travail et à la prise de décision.

3) Femmes et transition écologique

 

Dernière chose, à mes yeux capitale pour l'avenir de notre planète : les femmes sont souvent plus sensibles que les hommes aux risques que les atteintes à l'environnement font peser, notamment sur la santé, domaine dans lequel depuis la nuit des temps elles sont amenées à prodiguer leurs soins, aux plus jeunes comme aux plus âgés.


Elles sont moins victimes des mythes productivistes et prédateurs, plus pragmatiques et plus ouvertes non seulement aux précautions à prendre mais aussi aux innovations bénéfiques, à condition que celles-ci soient également positives pour le pouvoir d’achat des ménages.

C'est pourquoi elles constituent un atout majeur dans la réussite de la transition écologique que nos sociétés doivent impérativement réussir, cette nouvelle frontière économique dont dépend aussi le bien-être de tous.

* L'égalité entre hommes et femmes, au travail, dans la famille et dans la cité est le levier du progrès commun.


Les hommes qui croient y perdre des privilèges ne voient pas tout ce qu'ils ont à gagner à traiter les femmes en partenaires égales.

En Europe comme ailleurs, cela suppose des politiques publiques volontaristes, des services publics qui allègent la tâche quotidienne des femmes et la valorisation d'un potentiel féminin plus que jamais indispensable à une croissance économiquement intelligente et socialement juste.


A ce partage du pouvoir d'agir, les femmes sont prêtes.

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